L’inutile voyage

2010-11-08 - Le Temps
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L’exil est toujours accompagné de l’idée du retour.
Le départ, même s’il est déracinement, englobe en lui l’idée de la mort.
Il n’y a pas de voyage sans dénuement, sans métamorphoses et sans oubli.On peut être dépouillé de tout ce que notre mémoire a accumulé, muer jusqu’à perdre notre peau, mais l’idée de mourir là où l’on a commencé est – comme pour les saumons qui remontent le cours du fleuve vers le lieu où ils sont venus à la vie – n’appartient ni au corps ni à la mémoire, car c’est un mouvement qui relie l’existence de ces voyageurs depuis la nuit des temps et qui finit par s’ouvrir sur l’éternité. On dirait que le voyage qui sépare le moment du départ de celui du retour n’a d’autre raison d’être que de parer le retour de l’aura de la victoire. Le voyage est donc au service de ce moment de suprême nirvana où le saumon voyageur se bat à contre-courant pour rejoindre sa tombe qui fût aussi son lit de nourrisson. Je craignais dès l’ouverture du livre d’Aymen Hacen “présentielle – fragments du déjà vu” d’être en présence d’un texte qui relèverait, encore, de cette quête du retour au pays natal qui a fait danser tant de poètes et de narrateurs du sud de la méditerranée, depuis le début du siècle dernier.
Donc d’être en présence du “déjà-lu” mais ce récit né de l’expérience de l’exil n’a pas pour décor une ville ou un pays parce qu’il est dans l’essence immaculée de la vie. Il n’est nullement une errance mais « une marche vigoureuse et décidée vers l’éternité ».
Cette éternité qui s’éloigne de nous chaque fois qu’on croit en avoir atteint et dompté les cimes et qu’on appèle poésie. “Ceux qui prétendent prendre le chemin du nul retour sont ceux qui sont atteints par l’incurable maladie de la nostalgie et qui forcément reviennent”. L’exode d’Aymen Hacen n’est pas celui de ces millions d’êtres hagards, dépouillés, ceux que les guerres et la misère poussent à quitter leurs terres pour tenter de trouver refuge ailleurs… Sur un sol inconnu… ennemi, où ils vivront avec l’idée obsédante de revenir sur les lieux d’où ils ont été chassés pour achever le mouvement affolant de l’exil et par cela finir d’être ballotés au gré des vents carnassiers.
Car après la fin de l’exil, il n’y a pas d’autre vie. Non, l’exode de ce poète (né à Hammam-Sousse) n’est pas issu de la faiblesse mais de la certitude qu’il a une revendication à clamer face à l’Autre… cet être du Nord au cœur de glace, dont il va traverser le pays comme un pur sang sauvage.
Ce message est celui de trois femmes d’Orient qui semblent avoir trouvé leur raison d’être dans les mots et les larmes. Quand les hommes partaient, les femmes demeuraient à la maison pour pleurer en secret leur absence.
“Je n’ai pas à m’inquiéter, non seulement parce que les morts ne s’inquiètent pas plus qu’ils ne pleurent, mais encore parce que Rahila, ma mère a les mots et les pleurs pour défense.” Rahila se réclame de sa mère Mahbouba qui s’identifie, elle, à la poétesse arabe Al Khansâ’.
Trois femmes qui ont réduit toute la force de leur existence en larmes, c’est-à-dire en eau où elles ont baigné toute leur vie durant comme on se baignerait dans l’immense fleuve d’un poème. La mort est dans la vie.
La vie est dans la mort.
Ces trois femmes le savent : le voyage est inutile. Hechmi GHACHEM * 78 pages, éditions Walidoff



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