Cinéma Ezzouhour

2010-10-11 - Le Temps
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La majorité des films de la fin des années soixante et début des années soixante-dix étaient surtout des péplums ou des films égyptiens.
Ils vont être petit à petit balayés par l’arrivée du Ciné-Club pour le premier et par des films libanais (due à la fracture politique entre la Tunisie et l’Egypte) pour le second.
Le Ciné-Club fut un phénomène exceptionnel.
Il permettait aux lycéens de rencontrer leurs professeurs (souvent des coopérants français) en dehors du cadre scolaire sur le même pied d’égalité.
C’était aussi un terrain d’apprentissage du combat politique entre les grands frères et les plus jeunes.
Cette structure était pour beaucoup dans la formation et l’élargissement de la gauche tunisienne à cette époque.
Nous boudions la séance du dimanche appelée “Ciné jeunesse” organisée par le lycée, donc par l’administration, donc par l’autorité.
Le ciné-club n’a cependant jamais empêché l’afflux vers la salle Ezzouhour et nous voyions en moyenne trois films par semaine.
Le prix du billet était fixé à cent millimes pour les rangées allant de la lettre “A” (première rangée devant l’écran) à la fameuse lettre “Q” qui était le nec plus ultra de cette catégorie de billets car à partir de la lettre “R” les prix grimpaient pour atteindre la somme astronomique deIl y avait, bien au fond, quatre rangées en velours rouge à 200 millimes, mais personne ne les occupait à part une fois par semaine (le jeudi) les professionnelles de “l’Impasse Tordue” qui, après avoir été consultées par le médecin dans matinée étaient emmenées par Baya patronne pour une heure et demi de loisir.
C’était leur seule sortie et elle se faisait sous bonne garde.
Elles venaient voilées, ne pénétraient la salle qu’une fois les lumières éteintes et devaient la quitter dix minutes avant la frénésie du baiser de la fin.
Il y avait toujours bousculade au guichet pour l’acquisition du billet et les premiers arrivés commandaient au guichetier les places de leurs choix.
Il y avait certains énergumènes qui avaient fait de la revente des billets un véritable bisness.
On peut citer parmi eux Hédi Ghonnama et Essaouid (le corbeau).
Souvent des bagarres éclataient entre eux et nous y assistions jusqu’à ce que l’ouverture des portes cinéma y mettent soudainement fin.
Les billets à cent millimes étaient revendus à 120 millimes.
Ce qui permettait billet à l’oeil et de manger une brick chez “Bayek Soula” dont le restaurant.cinéma L’on se bagarrait souvent pour telle ou telle scène d’un Pasolini, d’un Fellini, d’un Visconti ou d’un Bargmann auquel on ne comprenait pas grand chos en vérité.
Mais cela nous permettait d’aiguiser nos armes de réflexion.
Cela, bien sûr, pour les films du Ciné-Club.
Pour les autres, surtout les westerns, on leur redonnait vie en les rejouant près des grottes du Cap-Africa, tout au bout du cimetière.
Les films que nous réinventions étaient un mélange de cinéma et de B.D et c’était le poète Moncef Ghachem qudistribuait les rôles.
Il prenait le rôle du héros.
Puisqu’il était l’intellectuel du quartier mais aussi un lutteur redoutable.
Moi j’avais toujours rôle de son jeune compagnon, vu que j’étais son jeune frère.
“Faible” avait toujours le rôle du méchant.
Le poète était peut-être plus fort au combat que “Faible” mais ce dernier ne supportait aucune autorité ni aucun échec.
Ils se respectaient, mais ils arrivaient souvent que les scènes de combats tournent au vrai duel sans jamais atteindre l’irréparable, bien sûr.
J’ai arrêté, quant à moi, de participerà ces séances quand ayant investi tout l’argent de l’aïd pour l’acquisition d’un véritable pistolet … en plastique – le metteur en scène m’ordonna de le lui prêter pour jouer la scène suivante : le héros devait l’enfoncer sous sa grosseceinture de cow-boy et “Faible” le lui arracher d’un geste rapide.
Et le malheur arriva qui me rendit fou de colère.
En voulant arracher le pistolet, “Faible” le cassa en deux.J’ai décidé dès lors de quitter notre ruelle et d’aller former ma propre équipe avec le quartier voisin de “Aouled Ayed”.
Par mépris du western, nous jouions des scènes de péplums.
A part le cimetière et les ruelles de Borj Erras, le cinéma avait envahi l’escalier de notre maison.
Le poète avait inventé un véritable cinématographe.
Une caisse de 60 cm de long et de quarante cm de large dont le toit s’ouvrait sur un fond partagé en deux parties.
Dans la première il avait installé un phare de vélo avec une petite ampoule et deux grosse pile Mazda.
C’était le projecteur et au devant il avait creusé deux ouvertures, une en haut et une en bas, d’ou passait la pellicule qui était en vérité du papier glacé transparent sur lequel nous avions reproduit à l’encre de chine des scènes tirées de nos bandes dessinées préférées : Miki, Zembla, Akim et surtout le fameux trappeur Blek le Roc.
Les séances étaient programmées pendant les heures de la sieste, le prix fixé à cinq millimes et c’est surtout les petites voisines qui y assistaient.
Quand le poète prit de l’âge, il me vendit son cinéma pour 600 millimes.
J’exerçais donc mon rôle de magicien avec un plaisir sans borne, jusqu’au jour où - alors que j’étais en train de réparer ma machine de projection et que ma mère m’appelait pour m’envoyer chercher je ne sais plus trop quoi – j’ai vu apparaître une créature hirsute avec un manche de pilon à la main et quivisiblement excédé par les multiples appels de ma mère – s’acharna sur ma boîte magique la réduisant en poussière et mettant ainsi fin à ma grande histoired’amour avec le cinéma “at home”.
Je venais de découvrir ainsi pour la première fois mon grand frère qui revenait d’un voyage de six années passées comme garde de Bourguiba .
Voici ce que fut ma vie avec le cinéma derrière les remparts hautement mystiques de Mahdia (fin). Hechmi GHACHEM



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